Bienvenue. Ici, nous sommes dans une autofiction. Il sera question de mon arrière grand-mère (maternelle). De tout ce que l'on sait sur elle. De tout ce que l'on ne sait pas. De tout ce que l'on s'apprête à découvrir. Parfois, j'inventerai pour combler les trous de notre mémoire/histoire familiale (sans travestir la réalité historique).
Par où recommencer ?
Revenir aux notes prises en septembre, un jour de soleil et de salon aéré. Revoir la scène, mon grand-père pieds nus, moitié assis, moitié allongé sur un canapé. Ma mère et ma grand-mère, assises face à lui. Moi, à ses côtés, gênée parce que gênée.
Revenir à la voix de mon grand-père, à cette reconstitution des souvenirs fripés.
“Mes parents jouaient aux cartes le samedi ou le dimanche. Moi, j’étais assis sur les genoux de mon père. Ils se réunissaient chez Meme (qui s’appelle Ruja), la sœur aînée de ma mère. À l’époque, Meme et Zaza (qui s’appelle Israël), son mari, étaient boulangers au 84 rue des Amandiers dans le 20ème arrondissement. Dans leur immeuble, il y avait beaucoup de Juifs, là-bas, les appartements ressemblaient plus à des taudis qu’à autre chose.”
Mon grand-père ne peut pas décrire ses parents autrement. Il ne possède que cette scène : les cartes, les oncles et tantes, l’appartement insalubre ou presque. Je me demande comment son oncle et sa tante sont devenus boulangers. J’avais envie de croire qu’ils étaient tous tailleurs, des Juifs prêts à se tailler (sourire fragile). Dans mon esprit, le boulanger s’ancre quelque part. Il compose le paysage du quartier comme un nez au milieu de la figure. Il ne peut pas bouger comme ça, sur une incertitude. Il ne peut pas plier son métier en deux, il ne peut pas rouler en boule son four. Et puis, tenir une boulangerie, c’est un peu le nec plus ultra de l’intégration en France, c’est devenir fabricant de culture française. C’est maîtriser bien plus que le croustillant d’une baguette.
84 rue des Amandiers dans le 20ème arrondissement. Explorer la rue à l’aide d’une souris. Zoomer sur les arbres qui coupent la rue et obstruent la vue. Identifier des amandiers. Avoir l’impression d’avoir gagné quelque chose. Penser : eux, ils étaient sûrement là. Contrairement à leurs amis, murs et asphalte. Ne pas persévérer dans cette direction.
Revenir aux notes de septembre. Encore.
“Oui, ils étaient tous les deux politisés. L’un était communiste, l’autre était bundiste.”
Qui était quoi ? On ne s’en souvient plus, plus vraiment.
Religieux ? “Non, politisés.”
Tu te souviens de la personnalité de ton père ou comment on a pu te le décrire ? “Mon père avait une très grande mémoire. D’après la rumeur familiale, il lisait une page du journal et il était capable de la réciter par cœur.”
Et de ta mère, tu te souviens de quoi, qu’est-ce qu’il reste de votre vie à deux ? Ma mère et moi, on était toujours ensemble. Et, comme je vomissais souvent avant d’aller à l’école, elle me donnait à manger pour deux ou trois personnes !”
Mon grand-père se marre. C’est vrai que c’est une drôle de méthode pour soigner un enfant. Aujourd’hui, on dirait : C’est sûrement psychosomatique, vous en avez parler à quelqu’un ?
Ce quelqu’un poserait des tas d’hypothèses sur la table : il ne sait pas comment attirer votre attention, il essaie de vous faire comprendre quelque chose mais il ne sait pas comment l’exprimer. Et son père, vous avez des nouvelles ?
Et Papi, t’étais dans quelle école ? “À l’ENA, je crois.”
Mon grand-père se marre.
Rue des Pyrénées. Il était à l’école rue des Pyrénées.
J’invoque Google Maps comme on invoque une voyante.