Chapitre 9 : Donnez-moi des signes

Bienvenue. Ici, nous sommes dans une autofiction. Il sera question de mon arrière grand-mère (maternelle). De tout ce que l'on sait sur elle. De tout ce que l'on ne sait pas. De tout ce que l'on s'apprête à découvrir. Parfois, j'inventerai pour combler les trous de notre mémoire/histoire familiale (sans travestir la réalité historique).

Le cou du poulet
4 min ⋅ 28/01/2024

Chère Madame, 

J'écris en ce moment, un récit pour retrouver mon arrière-grand-mère. Qui était-elle ? Qu'aimait-elle lire, porter, manger, chanter ? Pourquoi a-t-elle quitté la Pologne pour la France ? Qu'attendait-elle de ce pays, de Paris, de Belleville ? De ces 11 années en France, que reste-t-il ? Que nous reste-t-il ?

Pour écrire, je mène une sorte d'enquête, je reviens sur ses traces avec les outils que j'ai, qui sont à ma disposition. Mon grand-père, son fils, m'a confié un dossier contenant plusieurs certificats de domicile. Plusieurs personnes ont certifié que mon arrière-grand-mère vivait au 13 passage des Soupirs de 1937 à 1944. Et, j'ai eu envie de donner une intention à leur écriture, si cela est possible. Je ne sais pas dans quel contexte, ces témoins ont été sollicités. Certains l'ont été pour constituer un dossier à destination des autorités allemandes, pour une demande d’aide, de réparation, je suppose. 

Si le temps vous le permet, pourriez-vous m'accompagner dans cette relecture d'archives "familiales" ? Je ne sais pas quoi faire dire à ces documents et je n'aimerais pas leur faire dire des bêtises. Je ne sais pas exactement ce que j'aimerais en tirer, j'aimerais comprendre dans quel état d'esprit les "signataires" étaient au moment où ils ont complété ces papiers.  

La destinataire de ce courrier exerce la profession de graphologue.

“Tout en ayant une attitude scientifique, comme toute science humaine, la graphologie ne prétend pas à l’exactitude. Elle s’est développée empiriquement, et du fait même de la complexité de son sujet qui est la compréhension d’une personnalité et de ses comportements, elle ne peut que proposer des hypothèses d’interprétation. […] Un signe graphique observé n’a pas de signification en lui-même, il ne trouve son sens que dans le contexte graphique dans lequel il se situe. La graphologue ne l’interprète qu’en le replaçant dans la globalité du tracé et dans sa dynamique.” Lu sur le site de la Société Française de Graphologie.

La graphologue que j’ai contactée m’appelle : elle accepte de m’accompagner dans ma recherche de “je ne sais quoi mais de quelque chose”. Avant toute chose, elle tient à me prévenir : “en général, je travaille sur des documents originaux, pas des photocopies”. En général, elle ne travaille pas comme ça, à partir d’écritures vieillies, mal conservées et fragmentaires. Qu’est-ce que j’attends de notre entretien ? De façon caricaturale, je cherche à mettre la main sur le monstre, le monstre qui a dénoncé mon arrière-grand-mère. On dit qu’elle a été dénoncée. On dit aussi que les montres n’existent pas. Mais comment savoir si elle a été dénoncée ? Ou si elle était “juste” inscrite sur les listes de la préfecture de police ?

Quelques jours après l’écriture de ma lettre, j’ai rendez-vous zoom avec la graphologue. J’ai l’impression que je vais avoir accès à quelque chose, qu’après ce rendez-vous, je serai autrement égarée, une égarée qui a évacué une piste pour en faire émerger une autre. Je recoiffe ma tignasse, je réunis carnet vierge, feutre noir et fébrilité. Je me rends sur le lien, je regarde fixement la caméra, je la découvre, sourire généreux, regard vif, esprit concentré. Pas de temps à perdre, l’analyse démarre.

Que révèlent les certitudes du gérant, Robert Henninger ?

“S’il figure des erreurs dans sa déclaration, ce n’est pas de la mauvaise volonté. C’est quelqu’un de très appliqué, ici, il fournit un effort. Il aurait peur de mal faire donc manifesterait une certaine anxiété. En tout cas, une charge d’anxiété apparaît dans son écriture”. Pourquoi serait-il anxieux ? Ce certificat le met-il mal à l’aise ? “Je pense qu’il désire être bien perçu par les personnes qui lui demandent de remplir ce document. Il pourrait aussi se sentir coupable de s’être tu”. Se taire ? Taire quoi ? Pourquoi n’a-t-il pas parlé plus tôt ? Pourquoi se réveille-t-il cinq ans plus tard ?

Vient ensuite l’écriture de la concierge, Madame Cuniot. Peut-on la désigner coupable ?

“Femme de devoir, elle ressent le besoin de jouer un rôle et de s’y tenir. Dans son écriture se lit la soumission à la norme : son écriture ne lui échappe pas, elle est contrôlée. Ici, elle veut bien faire, elle cherche à être à la hauteur de ce qu’on lui demande”. Sous l’occupation allemande, quel aurait pu être le comportement de Madame Cuniot ? Faire ce qu’on lui demande ? Livrer les derniers juifs ? “Dans sa déclaration, elle donne des précisions pour contenter ses interlocuteurs, elle ressent le besoin d’en rajouter, de donner toujours plus de détails. Elle est fière de n’avoir rien oublié”. Comment peut-on être fière dans de telles circonstances ? Fière de quoi ?

S’est-elle servie dans les affaires de mon arrière-grand-mère comme la rumeur le prétend ? “C’est peu probable, son sens du devoir semble l’empêcher de s’approprier ce qui ne lui appartient pas. Mais, qui sait ce que la peur a pu lui faire faire ?”

Et, Denise Koso qui certifie sur l’honneur “avoir assisté à l’enlèvement par les Allemands de la totalité du mobilier appartenant à Madame Konskier”, est-elle bienveillante comme j’ai envie de le croire ?

“Elle est beaucoup plus vigilante qu’elle n’est bienveillante. Il s’agit d’une personne qui se retient, qui prend sur elle, qui s’interdit d’exprimer ses émotions. Et sa dernière phrase que l’on peine à déchiffrer rappelle sa vigilance, comme si elle avait déjà trop parlé et qu’elle prenait des risques à en dire plus”. Que s’empêche-t-elle de dévoiler ? “C’est une femme qui ne sait pas prendre d’initiatives, qui a besoin qu’on lui dise quoi faire, qui est dépendante des autres pour agir”. Après la spoliation, a-t-elle fait un tour dans l’appartement ? A-t-elle constaté qu’il était bien vide ? “Elle se contente d’observer, son manque d’énergie ne lui permet pas de faire plus”.

Si je vous écoute attentivement, aucune de ces trois personnes ne semble responsable de quoi que ce soit. “Ces écritures ne permettent pas de mettre en évidence de mauvaises personnes. Mais, le contexte a pu générer de la peur et la peur a pu générer des comportements malveillants voire criminels. La peur s’avère être une très mauvaise alliée”.

Et Chana, qu’en pense-t-elle ? Croisait-elle la concierge, la main de son fils dans le creux de la sienne ? Quel sourire échangeaient-elles ? Un sourire courtois, sans dents apparentes ? S’échangeaient-elles du sucre et des recettes de gâteaux secs ? Avait-elle l’habitude de saluer le gérant de l’immeuble entre la boîte aux lettres et l’atelier dans la cour ? Faisait-elle confiance à Denise Koso ? Cette femme avait-elle visité le petit appartement de Chana ? Avaient-elles partagé un thé dans une tasse en porcelaine ? Denise, savait-elle où se trouvait chaque meuble y compris la commode ? Dans quelles mesures Denise et Chana étaient-elles proches ?

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Le cou du poulet

Par Léa Taieb

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