Chapitre 16 : La culture du départ / de la fuite irradie chez moi

Bienvenue. Ici, nous sommes dans une autofiction. Il sera question de mon arrière grand-mère (maternelle). De tout ce que l'on sait sur elle. De tout ce que l'on ne sait pas. De tout ce que l'on s'apprête à découvrir. Parfois, j'inventerai pour combler les trous de notre mémoire/histoire familiale (sans travestir la réalité historique).

Le cou du poulet
3 min ⋅ 14/04/2024

Chaque semaine (ou presque), le même rituel s’impose, j’écris dans l’application “Notes” de mon téléphone “écrire”. Et quand la chose (ce texte) est délivrée, j’efface l’obligation avec un certain soulagement. Tout en sachant que je m’apprête à la réécrire. Parce qu’”écrire” revient toujours. Comme faire son lit, remplir le frigo (ou en tout cas, ne pas le laisser aussi vide), jeter les poubelles (ou y penser très fort), fermer la porte, se brosser les dents, vous avez compris la mécanique. Histoire sans fin.

Ici, je ne sais plus si j’écris une enquête (comme promis au départ) ou si j’écris sur le principe de “j’aimerais écrire autre chose mais vous aurez à vous contenter de ça”.

Depuis plusieurs semaines, je piétine, je perds mon fil comme si continuer était une déviance. Et l’égarement, un repère.

Qu’est-ce qui m’empêche ?

Je pourrai toujours me défiler avec des excuses dont je ne suis même pas dupe :

Le temps me roule dessus, je suis désormais accidentée.

Je n’ai pas du tout terminé mon enquête, j’ai laissé les questions courir. Et je n’ai pas employé les moyens pour les rattraper.

Et d’ailleurs, par quoi suis-je dirigée ? Habitée ?

Retracer la vie de Chana Konskier, une femme, la mère de mon grand-père, la grand-mère de ma mère.

Les circonstances de sa mort (elle a été déportée dans l’un des derniers convois en février 1944) sont assez documentées, pas les circonstances de sa vie. Comment était-elle au réveil, en jouant aux cartes, avec son fils, chez le boulanger ?

Je fonde mes réponses sur un enregistrement de l’histoire de mon grand-père, un enregistrement avec des “je ne sais pas”, “je ne m’en souviens pas”, “on n’en parlait pas”. Un enregistrement que je relate ici par bribes.

Une autre question me guide : pourquoi est-elle restée dans la gueule du loup jusqu’en 1944 ? Plus cette question se pose, plus elle se pose autrement : pourquoi suis-je une froussarde ? Dès que le danger frémit, je déploie mes talents de fuyarde en chef. Si un homme marche dans la rue à quelques pas de mon ombre, je frissonne, j’accélère, je cours, je sprinte (je suis à deux doigts de prendre des cours d’athlétisme). Essoufflée et sauve, je regagne mon domicile.

Si je distingue un bruit suspect au cinéma, j’imagine tout de suite un terroriste prêt à dégainer, qui d’autre ? Quoi d’autre ? J’élabore toute une série de stratégies pour camoufler ma présence et échapper à ce destin de vivante à abattre.

Si je suis dans un Uber et que la conversation s’engage avec le chauffeur, j’adopte le mensonge comme mode d’expression. “Oui, oui, je reviens d’Espagne, j’ai rendu visite à ma tante qui a épousé un Barcelonais”. “Non, non, je n’étais pas à Tel Aviv avec de la crème solaire 50, les yeux plissés et la bouche pleine de schnitzels”.

Contrairement à certaines personnes qui préfèrent s’interposer, faire face, se défendre, exécuter une figure de krav maga (celle du doigt qui percute le nez ?), riposter, je suis celle qui disparaît. Qui s’en va à défaut de va-t-en-guerre.

Pourquoi rester si tout va mal ?

La culture du départ / de la fuite irradie chez moi.

Cette culture, j’ai tendance à l’expliquer, et, si j’étais gagnée par la flemmardise, elle pourrait tenir en deux mots : la Shoah.

Pourquoi rester si tout va mal ?

Pourquoi est-elle restée à Paris alors que tout était flétri ?

Alors que la France de Vichy se débarrassait de ses Juifs ?

Pourquoi pensait-elle survivre à leur haine ?

Je me demande s’il est possible de répondre à cette question, si cette question vaut la peine d’être posée, si la réponse à cette question pourra m’éclairer sur sa façon d’être vivante. Vivante comment ?

Le cou du poulet

Par Léa Taieb

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