Chapitre 20 : Et toi, t'irais où ?

Bienvenue. Ici, nous sommes dans une autofiction. Il sera question de mon arrière grand-mère (maternelle). De tout ce que l'on sait sur elle. De tout ce que l'on ne sait pas. De tout ce que l'on s'apprête à découvrir. Parfois, j'inventerai pour combler les trous de notre mémoire/histoire familiale (sans travestir la réalité historique).

Le cou du poulet
2 min ⋅ 19/05/2024

“Et toi, t’irais où ?”

Je ne sais pas comment la conversation a dérapé. Elle vrille avec tout le monde. Pas tout le temps. Mais, beaucoup. On commence à parler de l’été imaginaire, celui qui s’attend comme le messie.

*

Parenthèse en attendant le débarquement du soleil :

Je suis sur une centaine de groupes Facebook, je ne sais pas comment c’est arrivé, mais c’est arrivé. Et, voyeuriste, j’adore flâner d’un groupe à l’autre. Sur l’un d’eux qui a vocation à accueillir les confidences de femmes qui postent anonymement, l’une d’elles s’épanche sur une frayeur : si le messie débarquait, qu’adviendrait-il de nos vies que l’on s’emploie à construire, de nos habitudes que l’on aime à répéter et transmettre ? Tout serait-il enseveli ? Préoccupée, elle écrit, presque honteuse : Et si je n’aimais pas la vie proposée par celle du messie ? Et si je préférais celle que je me façonne sans lui ?

Cette femme est si loin de mon système de pensées angoissantes. Et, pourtant, j’aime bien sa question, parce qu’elle est tellement déconnectée de mon actualité. Et, parce qu’elle avoue qu’elle ne souhaite pas forcément la venue du messie, qu’elle la redoute. Parce que, finalement, la vie telle qu’elle se manifeste, lui suffit.

*

Avec l’été, nos problèmes s’évanouissent, ils se volatilisent comme deux amoureux en escapade. Comme si le soleil en plus de brûler nos neurones usagés par l’année et nos peaux blanchies par les pulls avait le pouvoir de dégommer nos pensées les plus obscures.

Mais, même en soirée, nos projections estivales ne suffisent pas à nourrir toute une conversation, à amnésier l’antisémitisme. Et, à un moment ou à un autre, l’un des interlocuteurs insinue que “ça barde”, “ça schlingue”, “ça tourne” comme le lait ou la roue.

On dit : “je ne préfère pas en parler avec mes collègues”.

“Personne ne sait que je suis juive”.

“Je ne parle pas de mes parents. Mes parents vivent en Israël.”

“Avant, je pensais qu’il fallait investir tous les lieux, ne pas les laisser nous exclure, nous invisibiliser. Maintenant, je pense que ça ne changera pas, c’est vicié.”

“Je ne pense pas fêter mes 40 en France.”

“Il y a une super application pour apprendre des langues étrangères”.

Ce sont les Juifs de gauche pessimistes qui me peinent. Je pensais qu’ils adopteraient le déni comme mode d’action, de réaction. Que le déni s’épanouirait assez longtemps pour me rassurer.

Il y a 100 ans, les Juifs de Pologne (et d’Europe de l’Est) ne se posaient pas la question du “où” ? Mais la question du “quand” ? On part quand en France ?

C’était quoi la réalité à Lodz (la ville de mon arrière-grand-mère) pour se dire un jour, on partira ? On s'exilera ? Quel signe attendait-on pour se dire : là, c’est trop grave pour rester ?

Le cou du poulet

Par Léa Taieb

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