Chapitre 19 : Est-ce qu’il y a une fin ?

Bienvenue. Ici, nous sommes dans une autofiction. Il sera question de mon arrière grand-mère (maternelle). De tout ce que l'on sait sur elle. De tout ce que l'on ne sait pas. De tout ce que l'on s'apprête à découvrir. Parfois, j'inventerai pour combler les trous de notre mémoire/histoire familiale (sans travestir la réalité historique).

Le cou du poulet
2 min ⋅ 12/05/2024

Est-ce qu’il y a une fin ?

Oui, il y a une fin à l’enregistrement de mon grand-père.

Non, je n’ai pas fini d’écrire. Je n’ai pas encore réuni toute la connaissance que l’on possède sur cette femme, la mère de mon grand-père.

Oui, vous allez comprendre aujourd’hui (si vous allez au bout) pourquoi ce nom “Le cou du poulet”.

Oui, je vais continuer à vous envoyer des lettres à des fréquences irrégulières.

Oui, je vais vous demander de voter pour “la direction à prendre”.

Non, c’est faux, je suis assez grande pour prendre une mauvaise décision comme me retrouver seule à Lodz en hiver. Serait-ce mieux en été ?

*

-On ne t’a jamais donné de réponse sur ta mère ?

-Je n’ai jamais posé de questions. Si j’avais été très très très perturbé, j’aurais peut-être posé des questions. J’étais juste très perturbé. Il manquait une page, il manquait un chapitre, j’ai tourné la page.

Occulter pour avancer.

Perforer la mémoire pour continuer à marcher droit ou à peu près.

Penser à un bras cassé de détective privé dans les années 20, son journal, deux trous pour ses deux yeux, un banc pour son fessier. Et ajouter la musique d’Inspecteur Gadget.

Parler du service militaire de mon grand-père. “Parce que mon père était mort pour la France, à l’armée, j’ai été dispensée d’Algérie, j’ai passé 27 mois à Versailles.”

Faire une diversion dans la diversion. Décrire “Joe l’épicier qui habitait rue Béranger, qui a gagné beaucoup de poignons et qui est mort” qui a enfoncé le bout de son fusil dans la tête d’un antisémite à l’armée. Engager un débat sur les antisémites, étaient-ils plus nombreux dans les années 60 ou sont-ils plus nombreux maintenant ?

Optimiste, j’affirme : “Aujourd’hui, c’est plus visible avec l’omniprésence médiatique. Mais, je doute qu’il y en ait plus”. L’histoire post 7 octobre me donne tort et la migraine.

L’enregistrement se termine.

On est debout. Je porte ma veste, un pied presque dehors. La conversation peut redevenir plus plate, plus banale. “Oui, il fait sacrément beau, oui, on va continuer à manger en terrasse, oui je vais aller faire les courses demain. Demain, je vais acheter du poulet. Et je vais commencer par manger le cou du poulet. Le poulet, c’était un plat de riches à l’époque de mes parents, et, ils étaient nombreux à le manger, chacun avait son morceau. Et, lui, mon père, son morceau, c’était le cou du poulet. Moi, je trouve que c’est pas mauvais le cou du poulet.”

Mon grand-père mange toujours le cou du poulet. C’est son héritage. C’était ce qui appartenait à son père, c’est ce qu’il lui appartient, ce qui lui appartiendra demain. C’est sa tradition. Il se souvient de son père qui mange du poulet. Avec les doigts ? Avec des couverts ? Le dos courbé surplombant l’assiette ? Avec des pommes de terre ? Combien étaient-ils à se partager le plat ? Il ne sait pas.

Sur son père, sur sa mère, page blanche, trou noir. Mais, le cou du poulet, il le sait, il le perpétue. C’est sa certitude, ce qu’ils lui ont transmis.

Le cou du poulet

Par Léa Taieb

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