Chapitre 13 : Je sais pô

Bienvenue. Ici, nous sommes dans une autofiction. Il sera question de mon arrière grand-mère (maternelle). De tout ce que l'on sait sur elle. De tout ce que l'on ne sait pas. De tout ce que l'on s'apprête à découvrir. Parfois, j'inventerai pour combler les trous de notre mémoire/histoire familiale (sans travestir la réalité historique).

Le cou du poulet
3 min ⋅ 17/03/2024

Je lui demande : “T’y allais tout seul ?”

“Oui, ouais ! Je pense que j’y allais tout seul. L’école était à 200 ou 300 mètres de chez moi”, m’assure mon grand-père.

“Mais, quand tes parents, ils t’amenaient à l’école, ils parlaient français ?”, lui demande ma grand-mère.

“Certainement pô”.

Pourquoi ce “pô” intervient-il maintenant ? Comment l’interpréter dans la bouche de mon grand-père ? “Pô” me rappelle Titeuf, cet adolescent inventé qui salivait de façon excessive dont je suivais les aventures ou le manque d’aventures. Pour Titeuf, l’emploi du “pô” à la place du “pas” sert sûrement à se réapproprier le langage, à marquer sa singularité d’adolescent rebelle qui s’oppose au monde des adultes. Adultes qui s’expriment avec docilité et sans néologismes.

Mon grand-père n’a rien à voir avec Titeuf, personnage inventé, habitant un monde plutôt tranquille voire abrutissant. Dans le “pô” de mon grand-père, on trouve peut-être un “pas” plus exagéré, plus profond, plus “alors là pas du tout, du tout, du tout”. Et si on extrapole, le “pô” pourrait carrément se traduire par : “ils parlaient yiddish, la langue de la maison, la langue des cousins, des oncles et des tantes, la langue que je ne parle plus, que je comprends un peu. Et, quand je rencontre un inconnu qui m’a l’air juif, je lui demande de but en blanc : vous, vous parlez yiddish ?”

Je pourrai très bien appeler mon grand-père et lui demander : tu te souviens de la dernière fois quand j’ai enregistré ton récit, à un moment donné, tu as répondu à mami : certainement pô. Il vient d’où ce “pô” ?

Je pense qu’il m’enverrait balader : qu’est-ce qu’elle vient m’emmerder celle-là avec une erreur de prononciation ?

Reprenons le fil.

“En fait, je ne sais pas, je ne me souviens pas de ce que ma mère disait. C’est bizarre, il y a plein de gens qui se rappellent des choses quand ils étaient très, très jeunes, moi, je m’en rappelle vaguement. J’ai pas beaucoup de souvenirs, hein”.

J’ai l’impression que mon grand-père a posé des certitudes comme on pose des dalles sur un terrain vague. Avant d’aplanir la terre, il a superposé des dalles et des dalles et des dalles et des dalles pour recommencer à marcher. Aujourd’hui, la somme de toutes ses certitudes, si l’on devait la représenter, ressemblerait peut-être à la Tour de Pise.

“En tout cas, c’est vachement photogénique”, commenterait un touriste qui passerait par là.

“Inconsciemment, j’ai”, reprend mon grand-père.

“T’as fait le ménage”, complète ma mère.

Le 2 juillet 1942, mon grand-père quitte Paris.

Je lui demande : “Tu te souviens du voyage ?

“Vaguement, vaguement. Je me souviens de quand on a passé la ligne de démarcation, à la hauteur de Poitiers. J’étais dans le coffre d’une traction avant. J’entendais à la frontière des Allemands qui posaient la question ‘machin chouette’.”

Je réécoute l’enregistrement (je ne fais pas confiance à mes notes) et je réentends mon grand-père dire “J’entendais les Allemands qui posaient la question ‘machin chouette’”. C’est quoi la question “machin chouette” ? Ils posaient quoi comme questions les Allemands quand ils contrôlaient les véhicules ?

Mon grand-père ne sait pas s’il était tout seul dans le coffre ou s’il était avec la maîtresse d’un certain Albert dans le coffre. Il ne sait pas qui conduisait la voiture. Il ne sait pas si la maîtresse d’Albert était juive ou pas. Si elle est juive, elle est avec lui dans le coffre, si elle n’est pas juive, c’est elle qui conduit.

“Après, on est arrivés à Toulouse, je me rappelle. Vaguement. Et à Toulouse, il y avait Doudou et toute sa famille”.

Tout le monde avait des surnoms à cette époque ?

Et, c’est qui Doudou ?

“Elle s’appelait Albertine, je crois”, répond ma mère.

Mo grand-père me dit que les surnoms, c’était “pour la guerre”. Pour échapper à la guerre. Pour ne pas avoir l’air trop étranger, ils prenaient des surnoms. C’est marrant, je trouve. C’est pas marrant au sens de drôle mais au sens de curieux. Aujourd’hui, est-ce qu’on m’appellerait “Lélé” pour échapper au danger ? Quel danger ?

Mon grand-père s’appelle Charles, tout le monde l’appelle “Chuch”. Quand j’étais petite, je pensais que ma grand-mère cherchait à le faire taire quand elle le “Chuchait”. Je pensais que c’était une autre façon de dire “chut”. C’était sa manière de “chuter” mon grand-père, son petit mot à elle, à eux. Eh bien, pas du tout, du tout, du tout.

En fait, il y avait trois Charles dans la famille de mon grand-père. Dans l’esprit de ses parents, Charles devait être considéré comme le nom français par excellence. Quand on porte ce nom, on ne soupçonne pas d’autres origines.

Dans sa famille, chaque Charles avait son petit surnom. Et mon grand-père, c’était le petit Charles, le “Chuchole”. En yiddish, le suffixe “le” en plus de changer le mot qu’il rejoint, change aussi la tendresse que l’on porte au petit Charles.

Le cou du poulet

Par Léa Taieb

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