Comment raconter une scène qui ne repose sur aucun témoin ? Et le voisin yeux rivés sur le judas (du chapitre 2) ? Ce personnage de fiction ne sert pas à grand chose, à part, à faire vivre le voyeurisme, l’indifférence complice, une certaine idée de la France.
Et les policiers français, ils sont bien présents, acteurs même. Et s’ils avaient témoigné de leur expérience ? Et s’ils avaient laissé un carnet de notes avec le nom de leurs victimes ? Et si leurs descendants l’avaient précieusement conservé ? Et si ces gens étaient prêts à le léguer ? Et si je me réveillais ?
Comme les “si” manquent. Je m’octroie le droit d’en inventer.
La porte frêle s’ouvre. Il faut bien une personne pour l’ouvrir. Chana touche machinalement ses boucles comme on touche du bois. Elle apparaît enveloppée dans une sorte de châle tirant sur le gris, ses yeux ne se déplacent jamais sans leurs acolytes les cernes. Comment la décrire encore ? Ma mère me souffle : “tu devrais donner son âge”. Oui, c’est vrai, son âge, elle a 31 ans, pas 32 en juin. Mon âge.
Nous sommes en février 1944 à Paris. En février, le froid anesthésie les gestes et les orteils. Sur un site météorologique, je lis qu’en février 1944, “la neige est fréquente mais les températures ne descendent pas en dessous de moins 10 degrés”. Comment se réchauffait-elle ?
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Le déjeuner chez mes grands-parents se termine après plusieurs entrées, plusieurs plats, plusieurs fromages (je goûte l'emmental et refile le bout à ma voisine-mère), plusieurs desserts, plusieurs cafés, plusieurs tout ce que vous voulez (j’accepte tout, comme si mon ventre pouvait tout aspirer). J’ai envie de me défiler. Je n’ai pas envie de faire jaillir les larmes de mon grand-père (ou mes larmes), je n’ai pas envie de faire basculer le moment, de passer de quelque chose de joyeux à quelque chose d’autre.
Ma grand-mère saisit le flottement et me rappelle l’objet de ma présence : “tu ne devais pas poser des questions à ton grand-père, toi ?”
Mon corps se lève, ma bouche rebondit : “papi, si tu ne veux pas, je le comprendrai très bien. N’hésite pas à me dire si certaines questions te gênent, te mettent mal à l’aise, je ne voudrais pas aller trop loin”. Je croise à peine son regard, son entrain m’intimide.
D’un pas décidé, il se dirige vers le salon, de mon côté, je le suis à défaut de savoir quoi faire. J’ai improvisé ma venue. Je n’ai rien préparé. Comme si j’étais persuadée que ça n’arriverait pas. Il se dirige vers le fond du salon, s’assoit sur un canapé, enlève ses chaussettes et pose le bout de ses talons sur une espèce de table basse en bois. Ma mère et ma grand-mère nous emboîtent le pas. Elles nous font face. Je déclenche l’enregistrement.
