Kessel

Chapitre 1 : Je ne connais rien de mon arrière grand-mère

Bienvenue. Ici, nous sommes dans une autofiction. Il sera question de mon arrière grand-mère (maternelle). De tout ce que l'on sait sur elle. De tout ce que l'on ne sait pas. De tout ce que l'on s'apprête à découvrir. Parfois, j'inventerai pour combler les trous de notre mémoire/histoire familiale (sans travestir la réalité historique).

Le cou du poulet
2 min ⋅ 26/11/2023

Je n’ai aucune certitude : cette femme était peut-être de taille moyenne, de poids moyen, les yeux rieurs et gris pâle, les cheveux d’un frisé discipliné, le teint clair en hiver, le teint chaud en été. Elle ne se déplaçait jamais sans un journal du jour ou de la veille, prenait soin de lire les actualités, s'appesantissait souvent, soufflait sans grande conviction, ne commentait pas pour ne pas embarquer ses proches dans la déprime. Agile, elle avançait sans bruit, gracile, façon ballerine en filature. 

Dans la voiture pour aller chez mes grands-parents, je pose quelques questions à ma mère. Je ne la ménage pas : j’y vais franco sans prendre le temps d’enrober ses sentiments. Je lui demande ce qu’elle sait. Elle ne sait pas. Elle ne sait pas cerner le paysage de ses connaissances familiales. Veut-elle en savoir plus ? Ou se contente-t-elle de ce qui rôde ? 

Elle se rappelle de la couleur de la pochette dans laquelle se trouvent tous les documents réunis par Papi. Elle est verte. Elle insiste bien sur la couleur, comme s’il s’agissait d’un élément essentiel à la poursuite de l’histoire. Elle se souvient que mon papi n’est pas né Français qu’il a été naturalisé quelques mois après sa naissance en 1934. Nous naviguons dans le flou des choses. Des documents administratifs viendront assurer nos arrières, accréditer nos souvenirs, nos récits. 

Elle prononce les noms de plusieurs personnes dont j’ai déjà entendu la sonorité. Des personnes que je ne saurai pas situer sur un arbre généalogique. Je ne sais pas écrire leur nom et prénom correctement, il y a des z et des s qui se glissent d’une consonne à une autre. 

Le trajet dure une bonne demi-heure. On parle surtout de la mère de mon grand-père, la grand-mère de ma mère gazée à Auschwitz (ce nom, je persiste à ne pas vouloir l’écrire, à ne pas retenir le sens de ses lettres, je le copie-colle systématiquement). On parle d’elle à coup d’interrogations, d’hypothèses, d’incertitudes. On connaît les circonstances de sa mort, pas celles de sa vie. Quelles étaient ses croyances ? Ses aspirations ? Ses valeurs ? Ses tracas ? De quelle manière était elle superficielle (avait-on le droit au superficiel ?), intense, joyeuse, râleuse ? 

Ma mère me demande de ne pas déranger les souvenirs de mon grand-père, souvenirs qu’il a rangés dans des petites boîtes en plastique de chez Leclerc (c’est ainsi que je les imagine, pas d’excellente qualité mais très bien étiquetées) depuis plus de 80 ans. “Il a choisi l’amnésie comme stratégie de survie. Lui parler de son passé pourrait l’anéantir, le précipiter dans autre chose que la vie”. Je prends cette précaution très au sérieux : ne pas bousculer mon grand-père, faire en sorte que cette conversation soit un moment qui passe, qui s’oublie, qui ne reste ni en bouche ni en tête. 

Dans cette histoire, j’espère amasser des informations, les saisir pour qu’elles se figent, pour qu’elles ne puissent pas nous échapper, pour qu’elles nous appartiennent. 

Il n’y a pas si longtemps, j’ai travaillé pour une société spécialisée dans l’écriture de biographies. En tant que journaliste, j’ai réalisé la biographie à plusieurs voix d’un homme de 80 ans, le neveu de Ginette Kolinka, un homme qui a quelque chose à voir avec mon grand-père. Plus je retranscrivais les propos des membres de sa famille, plus l’urgence grouillait dans mon estomac. Un jour, j’ai osé appeler mon papi, sans préméditation, j’ai lâché : en écrivant la vie de cet homme, j’ai pensé à la tienne de vie. Je crois qu’il a laissé entendre qu'il pourrait répondre à mes questions, qu’il pourrait lui aussi se laisser écrire. 

Nous arrivons chez mes grands-parents, je ne sais pas encore si cette conversation va avoir lieu, je ne cherche pas à la précipiter. Mon grand-père est prévenu, ma mère l’a appelé et a tenu ses parents au courant de mon projet. Tout le monde sait ce qu’il pourrait se produire. 

Je fais comme si de rien n’était. Nous sommes invitées pour déjeuner des poivrons marinés, du foie haché, des concombres à la crème, des pommes de terre sautées et pas mal d’autres bonnes choses.

Petite, j’allais - avec mes parents, mon frère et ma sœur - déjeuner chez les parents de ma mère. Mes grands-parents installaient tout le monde dehors, peu importe le temps et l’humeur du vent (pas de raison de se plaindre, nous avions des pulls à disposition). Papi gérait le barbecue et Mamie les pommes de terre sautées et la tarte aux pommes. Sur la table, on croisait des crevettes, des huîtres et du jambon de parme, des aliments que vous n’auriez pas pu retrouver dans notre frigo (on respectait certaines règles de la cacherout, règles alimentaires juives, règles choisies de façon aléatoire, règles toujours). Mon grand-père s’amusait de cette situation. Mimant le chuchotement, il me proposait “un petit bout de jambon, simplement pour goûter”. Je ne résistais pas à son invitation, sous la table, il me refilait l’interdit. Je goûtais sans en redemander. Très vite, il a compris que j’étais corruptible. Très vite, j’ai su que je n’aimais pas les huîtres, mais que les crevettes à la mayo m'apportaient un certain réconfort. 

Suite dimanche prochain.


Le cou du poulet

Par Léa Taieb

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