Tu connais des choses sur tes parents, sur leur pays de naissance, la Pologne ?
Sans se laisser le temps de la réflexion, il prononce deux mots : oh non. Le silence continue de tourner. Il reprend : “j’étais allé voir un cousin très âgé”. Il ne précise pas pourquoi, j’imagine qu’il avait besoin de réponses, qu’il ne pouvait pas rester comme ça dans cette méconnaissance non désirée. On n’apprend pas grand-chose de cette rencontre à part l’adresse précise du cousin et le métro qui nous y dépose, Strasbourg Saint-Denis.
Tout au long de notre conversation, dès que mon grand-père mentionne une personne, il décline son identité, son adresse, l’adresse de sa boutique, le café dans lequel elle avait ses habitudes et parfois le portrait de son quartier. Je suis fascinée par sa mémoire qui soigne ces détails, comme on conserve l’argenterie, celle dont on ne sait pas quoi faire, celle que l’on garde pour les grandes occasions. Ces détails qu’il égrène peuvent nous sembler insignifiants. Aussi insignifiants que la disparition d’une époque, une époque qu’il a fait sienne.
Je me permets de recadrer la conversation. On va revenir au début : souvenir par souvenir. Comme si la chronologie pouvait recoller les morceaux d’une mémoire paramétrée pour laisser le passé à la douleur, la douleur au passé.
En 1933, ses parents, Chana et Israël arrivent en France après un périple. Pourquoi ont-ils quitté leur pays d’origine, leurs familles, leurs ancrages, leur langue ? Se sont-ils organisés ? Ont-ils précipité leur départ ? Pourquoi sont-ils partis alors que d’autres sont restés en Pologne ? Qu’attendaient-ils de la France ? Quelle image de Paris avaient-ils en tête ? Et des Parisiens ? Aujourd’hui, ils sont décrits comme mangeant des grenouilles et du pain, tout en portant un béret à deux pas de la Tour Eiffel. Depuis quand ce cliché existe ? Avant 1933 ?
Suite dimanche prochain.
