Bienvenue. Ici, nous sommes dans une autofiction. Il sera question de mon arrière grand-mère (maternelle). De tout ce que l'on sait sur elle. De tout ce que l'on ne sait pas. De tout ce que l'on s'apprête à découvrir. Parfois, j'inventerai pour combler les trous de notre mémoire/histoire familiale (sans travestir la réalité historique).
Roger-Viollet / Gare de l'Est dans les années 30
Elle est enceinte quand elle pose le pied sur le sol français. Ils se marient le 8 mai 1933 à Lodz. Mon grand-père naît le 24 mars 1934 à Paris, moins d’un an plus tard. Que s’est-il passé entre ces deux dates ? Plusieurs évidences s’imposent : ils savent faire des enfants, ils ont quitté un pays pour un autre, l’inconnu ne semble pas les terroriser.
Comment se sont-ils rendus de la gare au 20ème arrondissement, leur futur quartier ? Et quelle était la gare ? De l’Est comme son nom l’indique ? Je ne sais pas. Mon grand-père ne sait pas. Ont-ils été accueillis par de la famille déjà installée depuis plusieurs années à Paris ? J’imagine cette famille ashkénaze se tenir à l’arrivée du train, sourire gêné, manteau trop chaud pour la saison, mains gantées, chapeau d’occasion qui impose le respect.
Le train s’immobilise, Chana et Israël luttent contre leurs membres endormis, l’excitation les gagne, leur corps se soulève. Lui, traîne sans peine leurs bagages. Ils ne possèdent pas de meubles, pas de biens, juste un peu d’argent pour les premiers jours. Lui, replace ses lunettes, elle, tente de rappeler ses boucles à l’ordre. La fatigue se lit sur leurs visages, leurs jambes s’en détachent et les portent jusqu’aux retrouvailles. Je ne sais pas s’ils s’étreignent, s’ils se cajolent, s’ils laissent échapper un cri de joie, s’ils sont discrets ou s’ils se fichent de ce qu’en pensent les observateurs. Si je dois trancher, je pense qu’ils résistent aux effusions trop visibles, qu’ils se hâtent de quitter la gare pour oublier les représentations et les regards.
Pendant les premières semaines, ils resteront chez la sœur de Chana arrivée dans les années 20 avec son mari et ses fils, l’un d’eux est même né en France. Comme mon grand-père. Mais mon grand-père n’a pas tout de suite été reconnu français. C’est survenu quelques mois plus tard, le 17 septembre 1934 d’après un certificat de nationalité certifié par le Juge de Paix du 9ème arrondissement en octobre 1950. Sur ce document, les espaces manquants sont parfaitement comblés, complétés. Et puis, à gauche, se dessine une colonne vide et là, on lit “victime de la guerre”. Qu’est-ce que ça veut dire ? Ça donne droit à quoi de perdre sa mère parce que la guerre ? Monsieur le Juge de la Paix, vous m’expliquez ?
Plus je farfouille dans cette pile de dossiers (celle prêtée par mon grand-père), plus je réalise que mon grand-père a reconstitué son histoire, le trajet de ses parents, leur cheminement comme leur disparition, à travers des documents sans chair, sans épaisseur, sans sentiments, sans traumatismes aucun. Où sont les originaux ? Peut-être que les originaux seraient plus bavards ? Plus attachants ? Plus froissés, oui.
Dans les années 30, le jeune couple loue un appartement dans les environs de Ménilmontant, un quartier qui réunit communistes, tailleurs qui parlent yiddish, amoureux de la France, oh oui, vive la République et vive toutes ses valeurs que l’on suivrait où qu’elles aillent. Dans ce quartier, les habitants sont deux fois trop nombreux par appartement et les familles s'empilent comme des boîtes de conserve.
Chana et Israël habitent un logement étroit composé d’une chambre et d’un salon, ce sont les souvenirs de mon grand-père qui parlent. La salle d’eau se trouve peut-être sur le palier, peut-être que tout l’étage la partage, ce ne sont plus ses souvenirs qui parlent, juste des peut-être. L’immeuble n’est pas vraiment salubre, tant pis, pour le moment, pas les moyens de vivre ailleurs. Au départ, ils installent leur atelier de tailleurs dans leur minuscule salon. Ils travaillent ensemble ? Qui fait quoi ? Elle s’occupe de livrer les commandes et lui gère la confection ? Ou l’inverse ? Comment les commandes affluent ? Le bouche-à-oreille ? Je ne vois pas d’autres méthodes.
Comment leur appartement était-il décoré ? Peut-être : quelque chose de très sommaire, des meubles utiles, des couvertures pour protéger les meubles utiles, pas trop d’investissement, on partira peut-être demain. Il y a sûrement des cadres posés ici ou là, les cadres, c’est facile à emporter, ça se prend à la main, c’est pas encombrant, ah oui, c’est pratique, les cadres. Est-ce qu’ils avaient installés une mezouzah dans le creux de leur porte ? Est-ce qu’ils savaient ce qu’était la laïcité ? Est-ce qu’ils se sentaient juifs ? Mon grand-père est circoncis, est-ce une preuve suffisante ? Est-ce qu’ils ont fait comme tout le monde aujourd’hui : mezouzah à l’intérieur parce qu’on ne sait jamais, les murs ont des oreilles et les antisémites des yeux.
Mon grand-père reprend son récit : Chana, sa mère, a dix frères et sœurs, “quatre sont restés en Pologne et ont été assassinés, sept sont venus en France dont ma mère. Et trois ont été déportés”. Au moment où il prononce le terme “déporté”, il se gratte la gorge. Silence. Nous y sommes, la Shoah vient de s’inviter dans la conversation.
Silence rompu : “il y a une diversité d’orthographes au nom de jeune fille de ma grand-mère Iglicka”, précise ma mère. Encore un truc de l’administration française : elle coupe les familles en petits morceaux. Comme pour en faire un puzzle.