Bienvenue. Ici, nous sommes dans une autofiction. Il sera question de mon arrière grand-mère (maternelle). De tout ce que l'on sait sur elle. De tout ce que l'on ne sait pas. De tout ce que l'on s'apprête à découvrir. Parfois, j'inventerai pour combler les trous de notre mémoire/histoire familiale (sans travestir la réalité historique).
Je suis en retard. C’est dit. J’ai manqué le rendez-vous de la semaine dernière. Devrais-je en dire plus ?
Pourquoi les parents de mon grand-père sont-ils partis en 1933 ? L’antisémitisme éruptif des Polonais ? Leur militantisme impossible à Lodz ? Leur idéal de société et leur France fantasmée ?
Je me demande s’ils savaient à quels paysages la France était associée, s’ils avaient déjà reçu des cartes postales de Paris, si leurs proches avaient pris le temps de leur écrire le quotidien à Belleville.
Je n’ose pas ouvrir la pochette contenant les papiers administratifs de mon grand-père. Pochette qui se révèle d’ailleurs rouge et non verte comme me l’assurait ma mère dans la voiture. Chez moi, la pochette est soigneusement mal rangée dans un tiroir où s’entreposent des bougies parfumées en mal de considération, des magnets offerts et non désirés, des câbles ayant perdu leur utilité.
Après un paragraphe et des jours de procrastination, je détends les élastiques qui servent à conserver précieusement les documents rassemblés par mon grand-père. Avec précaution, il a ordonné ses archives familiales, comme comme si elles étaient destinées à d’autres que lui. Comme s’il avait prévu le coup.
J’ouvre le dossier sobrement intitulé “photocopies”. Je découvre le certificat de mariage des parents de mon grand-père, traduit du polonais au français par S.Sikora, un expert-traducteur le 28 mai 1941. Pourquoi traduire un tel document et pourquoi cette année-là ? Pour prouver que Chana est bien la femme d’Izrael (l'orthographe du prénom de cet homme varie d’une administration à une autre).
Le 18 juin 1940, Izrael/Israël, le père de mon grand-père est mort dans un bombardement qui a touché la gare d’Airvault, une petite commune du centre-ouest de la France.
Mort pour la France. Cette expression, je l’ai entendue des dizaines de fois, cette expression, je n’ai cessé de la répéter sans chercher à en comprendre le sens. Mort pour la France. Mort pour la France ? Mort ? Pour ? La France ?
Un jour d’adolescence, nous nous sommes rendus à Airvault et nous avons assisté à un moment, solennel. Je me souviens de ma mère qui a pris la parole. Je me souviens de cette étoile de David sur une plaque que l’on a posée sur la tombe du père de mon grand-père, la tombe des soldats morts dans le bombardement (quatre sur huit étaient juifs). Je me souviens de l’article dans le journal local.
Je n’ai plus à me souvenir, l’article du “Courrier de l’ouest” est sous mes yeux et porte ce titre : “Un hommage émouvant à des soldats juifs polonais”. C’était en 2006.
Aujourd’hui, je lis, en plissant les yeux, un document envoyé du Secrétariat Général aux Anciens Combattants qui informe le Maire du 20ème arrondissement du décès du soldat Konskier. Il est noté : “Je vous serais très obligé de vouloir bien informer de ce décès, avec tous les ménagements désirables, Madame Konskier et lui présenter mes condoléances émues”. Le courrier a été signé le 30 avril 1941. Je ne peux m’empêcher d’être surprise par l’apparente humanité du signataire dont le nom n’a pas résisté aux frasques du temps. Comment comprendre la formule “avec tous les ménagements désirables” ? Comment l’interpréter ? J’ai beau faire preuve de bonne volonté, je n’arrive pas à imaginer l’empathie chez les bureaucrates. Manque d’ouverture d’esprit.
En mai 1941, Chana demande la traduction de son acte de mariage. Pour quoi faire ? Pour apporter quelles preuves ?
Le 8 mai 1933, Chana a 20 ans, Israël, deux de plus. Nous sommes à la mairie de la ville de Lodz. Comment se sont-ils rencontrés ? Comment s’aiment-ils ? Leurs regards sont-ils complices ? Gênés ? Impatients ? Leurs mains sont-elles humides ? Croisées ? Plaquées dans le dos ? Qui est invité ? Et après la mairie, il y a quelque chose ? Comment se marie-t-on ?
Et si on reconstituait la scène ? Ils se tiennent droit comme des pics, ils esquissent un sourire, un sourire timoré. Lui, lunettes rondes sur le bout du nez, cheveux laqués, brillants comme une boule de disco, oreilles décollées. Elle, robe longue, blanche ou une couleur qui y ressemble, dentelle au niveau des manches et du col, cheveux relevés, nuque débroussaillée. Leurs épaules semblent dirigées vers le ciel. Peu importe, le printemps, la chaleur ne semble pas de la partie. Peu importe le printemps, comment imaginer la Pologne sans paysages enneigés, ongles violets et respiration qui fume ?
Est-ce que tout se passe comme prévu ? Le mariage civil se déroule-t-il comme tous les autres mariages civils en Pologne ? Attend-on sagement que le maire prononce un discours mal récité ? Attend-on quelque chose du maire ?
Et le mariage religieux, a-t-il été célébré ? Dans quelle synagogue (j’aimerais croire qu’elle existe encore) ? Avec quel rabbin ? Est-ce un rabbin de la famille ? Laquelle de famille ? Est-ce qu’Israël a réussi à casser le verre du premier coup ? Comment célébrait-on la joie ? Avec un sourire ? Avec plus qu’un sourire ? Est-ce que quelqu’un a défié l’ordre social, agglutiné au bar ? Est-ce qu’il y avait un bar ? Est-ce qu’on leur a souhaité des enfants tout de suite après la cérémonie ?