Bienvenue. Ici, nous sommes dans une autofiction. Il sera question de mon arrière grand-mère (maternelle). De tout ce que l'on sait sur elle. De tout ce que l'on ne sait pas. De tout ce que l'on s'apprête à découvrir. Parfois, j'inventerai pour combler les trous de notre mémoire/histoire familiale (sans travestir la réalité historique).
La pochette rouge prêtée par mon grand-père ne cesse de s’ouvrir. Ma main éparpille les feuilles devenues volantes, mon regard se pose sur une signature comme s’il avait trouvé quelque chose, une preuve irréfutable.
Nouveau dossier intitulé Certificats de domicile.
Pièce numéro 1 (dans l’ordre dans lequel je les découvre) :
Madame Veuve Mallet, certifie, le 28 avril 1966, en tant que propriétaire que Monsieur et Madame Konskier [mes arrière-grands-parents] ont été domiciliés dans l’immeuble dont elle était la propriétaire de 1937 à 1944.
Madame Mallet, qui êtes-vous ? Quel est votre prénom, ce n’est pas veuve, tout de même ? Depuis quand êtes-vous veuve ? Est-ce lié à la guerre ? Comment êtes-vous devenue propriétaire ? Un héritage ? Comment avez-vous appris que vos locataires avaient quitté les lieux ? Vous les connaissiez ? Vous étiez où pendant la guerre ? Vous avez appris ce qui était arrivé à Madame Konskier ? Vous avez d’autres locataires dans la même situation, qui ne reviendront pas ? Après avoir apposé votre signature sur le certificat, vous avez été saisie d’une petite nausée ? D’une envie de chocolat ? D’une envie de marcher regard vide et ventre qui gargouille ? D’une envie de siffler avec l’arrivée du printemps ? Je ne sais pas si vous connaissez la juste mesure. La connaissez-vous ?
Pièce numéro 2 :
Monsieur Henninger Robert, gérant de l’immeuble, certifie le 12 avril 1949, que Monsieur et Madame Konskier ont été domiciliés dans ledit immeuble de 1935 à 1944.
Je ne comprends pas Monsieur Henninger, vous semblez choisir l’erreur. Je m’interroge : vous signez en précisant la date et le lieu : Paris, 12 avril 1949. Le tampon du commissaire de Police date, lui, du 11 mars 1948. Agissez-vous par esprit de contradiction ? Si quelqu’un dit A, vous vous ruez sur le B ? Vous tronquez les faits pour ne pas donner raison à votre interlocuteur ? Et puis, ça veut dire quoi gérant ? Quelles étaient vos missions ? Et pendant la guerre, vous étiez aussi gérant ? Vous gériez quoi ? D’après Google, gérant consiste à gérer des papiers administratifs et à rendre visite aux locataires, une fois de temps en temps. Google ne sait pas à quoi correspondait ce travail en 1944. Vous étiez là quand Madame Konskier a été arrêtée ? Vous avez tenté quelque chose ? Peut-être que vous aviez l’intention de vous interposer et puis finalement vous avez renoncé ? Et si vous étiez un sauveur qui avait manqué sa vocation ?
Pièce numéro 3 :
Madame Cuniot, concierge de l’immeuble, certifie le 5 mai 1947, que Madame Konskier est domicilié dans ledit immeuble depuis le 1er janvier 1937 à février 1944, date à laquelle elle fut déportée.
Vous êtes la seule qui précise les mois, votre mémoire ne vous trompe-t-elle jamais ? Vous ajoutez la mention “date à laquelle elle fut déportée”, vous étiez-là en février 1944, date à laquelle elle fut arrêtée ? Je ne voudrais pas vous accuser à tort. Souvent, on accuse la concierge de faits de dénonciation. Mais est-elle vraiment coupable ? Ou est-ce la coupable idéale ? Dans notre histoire, je n’ai pas de preuves, pas de quoi vous accabler. Je ne sais pas qui vous êtes. Qui êtes-vous ? Depuis quand étiez-vous concierge ? Réponse précise exigée, vous semblez savoir le faire. Vous avez vécu à cette adresse pendant toute la guerre ? Qui a sollicité votre signature ?
Pièce numéro 4 (imprimée en double) :
Koso Denise demeurant à Paris (20ème) 16 rue Stendhal certifie sur l’honneur avoir assisté à l’enlèvement par les Allemands de la totalité du mobilier appartenant à Madame Konskier.
Je n’arrive pas à déchiffrer la dernière phrase, vous auriez pu vous appliquer, faire un peu plus d’efforts pour qu’en 2024, on puisse lire une certification de 1966. Je décèle une certaine bienveillance, une maladresse aussi, je ne pourrai pas l’expliquer, peut-être parce que vous avez écrit “allemands”, tout en minuscule. Peut-être parce que votre certification va sûrement aider mon grand-père auprès des autorités allemandes (ce document est destiné aux autorités allemandes, peut-être sert-il à constituer une demande d’aide ?). Comment avez-vous eu accès à ces informations ? Comment pouvez-vous assurer que les Allemands ont spolié la totalité des affaires de la mère de mon grand-père ? Vous aviez en tête tous les meubles qu’elle possédait ? Et de quel point de vue, avez-vous pu constater la spoliation ? Je tente de relire votre dernière phrase : “le jour, je me trouvais chez ma mère, Madame L”. Votre écriture ne résiste pas bien au temps, je vous en veux, un peu. Votre mère était-elle la voisine de Chana Konskier ? Je ne vois pas comment interpréter cette dernière phrase, éclairez-moi.
Papi, je n’ose pas te demander : comment ces documents se sont retrouvés dans ce dossier ? Est-ce toi qui les a demandés ? Tu as rencontré ces gens ? Tu leur fais confiance ? Qui a engagé des démarches auprès des autorités allemandes ? Et pourquoi les autorités allemandes avaient besoin de certificats de domicile ? Leur bureaucratie ne suffisait pas ? Qu’est-ce que tu as pu obtenir avec ces pièces ? Vos meubles ont-ils été rapatriés ? Je sais bien que non, j’aimerais simplement t’entendre dire : “oui. Oui, j’ai récupéré la commode de l’entrée, celle qui avait été donnée par un ami ébéniste, celui qui habitait rue de Chine”. Est-ce qu’il y avait un ébéniste rue de Chine ? Et, est-ce qu’il était assez généreux pour se délester d’une commode en chêne brut ? Papi, que reste-t-il de cet appartement qui était le tien de tes 3 ans jusqu’à ton départ en province, en 1942, quand tu avais 8 ans ?
Comme je n’ose pas te poser la question et que Madame Mallet, Monsieur Henninger, Madame Cuniot et Madame Koso ne me répondent pas, je vais devoir y aller, bouger de ma chaise, vraiment. Enfin, je nous dois la franchise, je n’ai même pas essayé de les contacter. Je pourrais regarder sur les pages blanches, option “après-mort”. Dommage que ce filtre n’existe pas.
Il y a cinq Mallet dans le 20ème, un seul Henninger, une Cuniot et zéro Koso. Est-ce que je tente de les appeler ? Sachant que les gens bougent, non ? En l’espace de 80 ans, les gens bougent. J’ai envie de prier. Prions pour que ces gens restent collés à leur chaise. Parce que flemme d’aller ailleurs, non ?